Virée nocturne

Chaque année, un concours de nouvelles est organisé au sein du département Information-Communication de l’IUT de La Roche-sur-Yon, dans le cadre du cours d’expression écrite… Voilà la nouvelle qui a gagné remporté le plus de suffrages ! Bonne lecture !

Virée nocturne

Gatien ferme méticuleusement l’enveloppe, dans sa cuisine. Elle renferme la lettre qu’il a écrite hier soir, quand la lune traversait ses rideaux, créant des ombres sur le papier peint jauni. Ce papier peint, c’est le témoin silencieux de leur vie, toujours présent dans les bons comme dans les mauvais moments. Il en a vu passer des matins pressés, des grasses matinées, des soirées jeux de société ou canapé puis ensuite les soirées télé, les grands repas de famille, les disputes, les éclats de rire,… Le papier peint est usé autant que sa peau. Soupir. Il est l’heure de partir.

Tous les jours, il se rend à l’hôpital, celui avec le grand parc pour rendre visite à sa femme. Annie a besoin de traitements, maintenant. Il ne se souvient plus depuis quand exactement, mais ils sont si lourds qu’elle ne peut rentrer chez eux. Alors, tous les matins, Gatien prend la route, il roule doucement et tous les matins, il se fait klaxonner par des personnes pressées de se rendre au travail ou tout simplement pas patientes de rouler 20km/h au dessous de la limite autorisée. Les gens aujourd’hui ne prennent plus le temps de rien… Mais Gatien aime flâner lui, même en voiture. Il n’a pas toujours été comme ça. La retraite permet de se rendre compte qu’on court toute sa vie et qu’après s’être levé tous les matins, on nous laisse enfin tranquille. Mais son corps est fatigué. Et sa voiture est fatiguée. Alors ensemble, ils sillonnent tous les matins et tous les soirs la même route afin de voir celle qui a vieilli avec lui.

Sauf que ce soir, au troisième carrefour avec la maison jaune, il tourne à droite vers le centre-ville au lieu de continuer tout droit vers l’hôpital. Une petite étape s’impose.

À la poste, il dépose délicatement l’enveloppe pour éviter de briser le fin papier sur lequel il a fait glisser de l’encre.

En arrivant à l’hôpital, il salue comme à son habitude le personnel en levant sa main gauche, celle où devrait être son alliance qu’il ne peut plus porter à cause de ses doigts qui ont grossi. On lui répond par le traditionnel : « Bonsoir la Bosse ! ». Tellement de temps passé à sillonner les couloirs que tout est familier, on s’habitue même à l’odeur. La seule chose qu’il a dû mal à accepter, c’est la faiblesse grandissante d’Annie, dans son lit devenu trop large pour elle, entourée de milliers de fils. Comme si elle allait glisser au fond de son lit, et qu’il fallait la maintenir au bord des draps. Au bord de la vie.

  1. Peinture bleue. Poignée de travers. C’est la chambre d’Annie.

Hier, il n’a pas eu besoin de pousser la porte pour comprendre que ce n’était pas le visage délicat d’Annie qui l’accueillerait, mais deux visages crispés plongés dans des graphiques, lunettes au bout du nez. Une ridule se dessinait entre leurs sourcils. Ce ne pouvait être ce à quoi il pensait, Annie était plus résistante que ça. Leurs mains n’ont pas tremblé pas quand ils lui ont annoncé qu’Annie avait été opérée d’urgence. Comme si tout était normal. On ne peut avoir de sentiments dans un métier où les personnes vont et viennent. La nuit s’était mal passée, elle a fait une ultime crise qui aurait pu lui être fatale, son cœur a encore défailli. Comme celui de Gatien à ce moment précis. Le soleil qui transperçait la vitre était de trop dans ce décor, de l’eau aurait mieux convenu, comme dans les films. Il s’est tourné vers le lit vide, les draps étaient refaits comme si l’absence de sa femme était normale.

Il a remercié. S’est retourné. Est parti.

Sur la route, personne ne l’a doublé. Ne l’a klaxonné. Ne lui a fait des appels de phare pour le faire accélérer. Il est rentré chez lui. Chez eux.

Mais ce soir, aucun médecin dans la chambre, juste Annie. Il pose sa valise au pied du lit roulant. Vide l’armoire des vêtements de sa femme et de ses médicaments. Sa femme le regarde sans comprendre, avec ce regard d’incompréhension qu’elle lui a toujours fait quand il est impulsif. C’est-à-dire souvent. Il vide l’armoire dans la valise qu’il a emmenée.

La lune éclaire le tas de lettres dans la boîte aux lettres du centre-ville.

Après avoir vidé l’armoire de la chambre, c’est le lit qu’il vide en faisant lever sa femme et l’habillant chaudement. Elle rit, ses yeux pétillent comme quand ils étaient jeunes, qu’ils faisaient les quatre-cents coups ensemble. Leur complicité n’a pas changé. Ils sortent discrètement, les fils de sa femme s’emmêlent entre eux. Même dehors, elle est reliée à un sac de liquide transparent.

Lentement, il l’amène à la voiture traversant l’allée de sapin, celle où ils se promènent tous les après-midi. Il dépose la valise de sa femme à côté de la sienne, une habitude, elles aussi doivent bien se connaître. La lune se fraye un chemin à travers les épines pour voir son reflet dans l’eau du lac. Elle sait que cette nuit, c’est une nuit spéciale.

La Renault 13 verte attend sagement qu’on la démarre une fois qu’ils sont tous les deux montés dans la voiture et attachés. Il explique enfin à sa femme qu’ils vont faire un voyage ensemble avant qu’elle ne guérisse, en souvenir de leur vie, de toutes leurs aventures passées ensemble. Et qu’après, une fois guérie, ils auront tout le temps devant eux pour accomplir tout ce qui leur reste à découvrir. Avec sa bosse dans le dos, il n’est plus trop en état de conduire, mais qu’importe. Une légère brise se fait ressentir et créée quelques vagues à la surface de l’eau. Cette virée nocturne, c’est leur dernier voyage. Les souvenirs planent dans l’habitacle. Même le silence n’ose pas s’immiscer entre ces deux êtres qui semblent communiquer sans parler. Gatien ne peut supporter de voir sa femme perdre ses forces, lâcher prise. S’il la perd, c’est lui qui se perd, c’est son regard qu’il perd, sa douceur qui disparaît, un seul cœur ne peut suffire à une histoire telle que la leur. Il ne peut respirer sans elle.

Autant partir ensemble. « Je ne pouvais rêver d’une vie plus belle que celle que j’ai vécue ».

Au prochain virage, Gatien ne tournera pas son volant.

Mélanie Jahan

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