Trop bon trop con

L’IUT de La Roche-sur-Yon a organisé comme chaque année un concours de nouvelles au sein du département Information-Communication. Voici une des nouvelles retenues par le jury. Bonne lecture !

Trop bon trop con

« Mais comment faites-vous Andrewson ? Ça doit déjà être votre cinq ou sixième affaire depuis votre arrivée !

– Septième, Monsieur. »

Le commissaire toisa un instant Aiden Andrewson, sa recrue fraichement arrivée d’Angleterre. Ce dernier souriait avec bienveillance, et humilité. Aiden devait être la seule personne capable de s’exprimer ainsi sans passer pour un vantard.

« Hum. En tout cas, je vous félicite, vous avez résolu plus de meurtres en quelques mois que certains de mes inspecteurs en plusieurs années. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi prometteur. »

Aiden inclina la tête et quelques mèches de ses cheveux tombèrent nonchalamment sur ses yeux.

« Mais je ne suis pas seul, Monsieur, j’ai une coéquipière sans qui je n’y serais jamais arrivé. »

Elina Walden, ladite coéquipière fut émue par la gentillesse d’Aiden. En outre, c’était entièrement faux. Aiden lui disait quoi faire lorsqu’une affaire leur tombait sur les bras, et elle se contentait d’exécuter. C’était lui qui avait résolu tous leurs dossiers, à chaque fois avec brio. Si elle avait obtenu une promotion, le mois dernier, c’était uniquement grâce au travail de son partenaire. Cela lui donnait l’impression de profiter de lui. Mais elle ne disait jamais rien lorsqu’il faisait des éloges sur elle devant le commissaire, car elle savait que sans cela, elle n’aurait jamais monté de grade.

Le lendemain, Elina vint à pied à la station, comme tous les matins et retrouva Aiden devant un écran, en train d’aider un de leur collègues avec ses dossiers.

« T’est trop gentil. » lui dit-il.

Elina soupira. Aiden ne savait pas dire non. Il pensait que chaque service qu’il rendait, tout l’argent qu’il prêtait lui reviendrait, et que toutes ces personnes qu’ils avaient aidées seraient un jour, à leur tour, là pour lui.

Il était environ treize heures lorsque Elina leva les yeux de son ordinateur. Certains de leurs collègues étaient en train d’attraper leurs vestes afin d’aller manger.

« Tu viens pas avec nous, El ? » lança Aiden.

La jeune femme secoua négativement la tête et attrapa une boite en plastique dans son sac qu’elle montra à son coéquipier.

« Je me suis préparé quelque chose, hier », dit-elle, provoquant une moue déçue sur le visage d’Aiden.

Une partie du groupe revint en premier, s’asseyant dans les fauteuils déchirés du commissariat. Un des officiers de police du groupe rigolait.

« Aiden est vraiment un pigeon, je lui ai encore fait croire que j’avais pas de fric, et il m’a payé mon…
– Chut ! », fit un des autres, en désignant la porte.

Aiden se tenait sur le pas de la porte, un sourire aux lèvres qui se fana rapidement. Sans un mot, il se retourna, et quitta le commissariat. Furieuse, Elina se leva.

« Vous n’êtes que des gros imbéciles ! », dit-elle au groupe de gardiens de la paix qui mangeaient leurs sandwichs sans aucun remord.

Attrapant sa veste de cuir marron, elle se lança à la poursuite de son coéquipier, qu’elle retrouva quelques mètres plus loin sur un banc, la tête entre les mains. Elle s’approcha doucement, se demandant si ce dernier était en train de pleurer. Cette idée la mettait mal à l’aise. Elle s’assit néanmoins sur le banc aux côtés d’Aiden, qui releva la tête vers elle. Ses yeux étaient rougis, mais aucune trace de larme ne subsistait sur son visage.

« Est-ce que ça va ? », se risqua-t-elle à demander.

Le jeune policier posa son menton entre ses mains, regardant les gens passer d’un air fatigué.

« Pourquoi l’homme est si cruel, Elina ?», demanda-t-il, sans réellement attendre de réponse. « Je sais que je suis un peu bête de toujours aider, donner, sourire, aimer, sans jamais rien attendre en retour. »

Son sourire se fit amer alors que, de nouveau, il plongeait son regard dans celui d’Elina.

« Tu sais, c’est la même chose avec mes histoires de couple.
– Comment ça ?
– Ben, rien justement. Ça n’a jamais marché. Là encore, j’étais probablement trop gentil», dit-il dans un souffle. « Je suis l’éternel bon copain, moi, pas le prince charmant. Comme on dit, trop bon trop con. »

Elina le regarda, peinée. Elle devait avouer qu’elle non plus n’aurait pas pu vivre avec une personne comme Aiden, mais qu’elle était contente de l’avoir pour ami. Soudain, elle se sentit coupable de penser cela et posa une main rassurante sur l’épaule de son ami.

« Tu n’as juste pas encore trouvé la… »

Elina fut coupée par la sonnerie de téléphone d’Aiden, qui décrocha rapidement.

« Andrewson, où êtes-vous ?! »

Aiden dû éloigner de son oreille son téléphone, à cause du commissaire qui beuglait à en faire grésiller le son.

« On arrive, chef. », dit-il simplement en raccrochant.

Il fit un signe de tête à Elina et se mit à marcher.

« On a un meurtre sur les bras», dit le commissaire en tendant une adresse à Elina. « Jane Frost, 21 ans. Je veux que vous soyez sur cette affaire, dépêchez-vous, l’équipe scientifique vous attend déjà sur place. »

Elina entra en première dans l’allée ou la jeune femme avait été assassinée. Du sang séché s’était agglutiné à terre, autour de sa tête.

« Pas de doute c’était un assassinat », dit le médecin légiste en s’approchant du duo. « Ça a été fait par un homme qui l’a violemment frappée derrière la tête avec un objet lourd. »

Le duo passa la matinée à interroger les proches de la victime, qui disaient tous la même chose : ils ne voyaient pas qui pourrait lui en vouloir. Ils arrivèrent finalement chez son dernier petit ami en date.

« Elle était gentille, oui, mais sournoise », dit-il avec un ton glacial. « Elle m’a utilisé pour avoir une promotion dans la boite ou nous étions, m’a emprunté de l’argent, qu’elle ne m’a jamais rendu, je lui aurai donné la lune, vous savez. Je l’ai pas tuée, mais je ne la regretterai pas. Elle était du genre à n’avoir aucune pitié pour les gens comme moi… Les gens… Trop bons, trop cons. »

« C’est forcément lui, tu l’as entendu ? Elle lui a tout pris ! », dit Elina une fois dehors, qui n’obtint aucune réponse. « C’est probablement une vengeance. Tu n’as rien dit depuis ce matin, Aiden, ça va ? », demanda-t-elle.

Il se contenta de hocher la tête. La journée avait filé à une allure folle, et Elina était épuisée. Les semaines passèrent et l’enquête s’éternisait. Pour la première fois, Aiden ne l’aidait aucunement, la laissant tout gérer. Le commissaire les poussait à boucler l’affaire au plus vite, d’autant plus qu’ils avaient retrouvé chez l’ancien petit ami de la victime des lettres de menaces pour l’argent qu’elle lui devait.

« Prenez l’ex, il a un mobile, un passé compliqué avec la victime, crime passionnel, et puis c’est tout. Bouclez-moi cette putain d’affaire ! »

Quelques heures plus tard, ils étaient rendus devant chez l’ancien compagnon de la victime. Aiden semblait aller à un enterrement, et il fronça les sourcils avant de s’éloigner lorsque le jeune homme, menottes aux poignets se mit à crier qu’il était innocent.

« M. Knight, vous êtes en état d’arrestation pour le meurtre de Jane Frost. Vous avez le droit de garder le silence, tout ce que vous direz pourra être utilisé contre vous. Vous avez le droit à un avocat, si vous n’en avez pas les moyens un avocat d’office pourra vous être accordé par la cour. »

Malgré les interrogatoires à répétition, il continuait à clamer son innocence. Elina et Aiden sortirent de la salle.

« Je peux savoir pourquoi tu ne m’aides pas, Aiden ? Je me tape cette affaire toute seule depuis le départ ! »

Le jeune homme tourna lentement la tête vers elle. Les joues rouges, il semblait rentrer doucement dans une sorte de rage froide, qui provoqua chez Elina un mouvement de recul.

« Ça ne t’avait jamais dérangée, quand c’était l’inverse, n’est-ce pas ? », dit-il avant de faire demi-tour et de sortir prendre l’air, laissant sa coéquipière seule, et choquée.

Alors qu’elle allait se retourner pour reprendre ses notes, le commissaire l’appela. Il était livide lorsqu’elle entra dans son bureau. Et avant qu’elle n’ait pu justifier l’absence d’Aiden, son chef prit la parole.

« Un autre meurtre a été commis, exactement de la même manière. Une femme aussi, une blessure au crâne, au même endroit. »

Elina secoua la tête.

« Vous pensez à un tueur en série ?

– Probablement. Il faut trouver ce que ces femmes ont en commun » , dit-il. « Mais où est Andrewson ? »

Elina dit à son chef qu’il arrivait dans une seconde, mais elle ne le trouva nulle part au commissariat. Elle sortit son téléphone et l’appela, mais tomba sur sa messagerie.

« Je crois qu’il est rentré, dit un de leur collègues » , « il ne se sentait pas bien. »

Elina soupira longuement avant d’attraper ses affaires. Avec deux meurtres, il reviendrait forcément l’aider, elle devait juste aller le motiver un peu. Aiden n’était pas du genre à laisser tomber les gens, malgré le fait qu’il semblait particulièrement irrité ces derniers jours.

Lorsqu’elle arriva en haut des escaliers qui menaient à l’appartement d’Aiden, elle remarqua que la porte était ouverte, et l’appartement plongé dans l’obscurité. Elle ouvrit un peu plus la porte, son arme de service dans une main et une lampe torche dans une autre. La pièce était silencieuse, et il y faisait un froid de canard.

« Aiden ? », essaya-t-elle.

Elle n’obtint aucune réponse et son cœur commença à battre plus fort, alors qu’elle s’imaginait son ami gisant sur le sol, victime d’un cambriolage qui aurait mal tourné. Sa profession lui faisait probablement voir la vie de façon trop pessimiste, mais elle ne pouvait pas s’en empêcher. Un sanglot attira son attention, et elle pointa sa lampe torche sur la source du bruit. Aiden était assis par terre, le visage baigné de larmes, en proie a une sorte de crise de panique.

« Oh mon dieu », dit-elle en se précipitant par terre, près de ce dernier. « Aiden, que s’est-il passé ?! »

Son coéquipier ne lui répondit pas tout de suite, tentant de calmer sa respiration d’abord. N’y parvenant pas, il se contenta de pointer du doigt une porte. Elina se releva doucement, se cramponnant toujours à son arme et ouvrit la porte de la chambre de son partenaire. Cette pièce, comme le reste de l’appartement, était plongée dans le noir. Après avoir tâtonné pendant quelques instants, sa main trouva finalement le chemin de l’interrupteur, sur lequel elle appuya. Le spectacle qui s’offrait à ses yeux l’horrifia, et elle porta sa main à sa bouche. Une jeune femme était allongée sur le sol, baignant dans le sang. Avant qu’elle ne puisse ne serait-ce qu’esquisser un mouvement de recul, une douleur aigüe se déversa dans son crâne, et elle s’écroula à terre.

« Vous arrêterez peut-être de me prendre pour un con, maintenant. »

Margaux Daniaud

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