L’armée du crime, de Robert Guédiguian, réalisateur français d’origine arménienne, est sorti en 2009. Son titre fait référence à la célèbre affiche rouge placardée sur les murs de Paris lors de l’arrestation des FTP (francs tireurs partisans) aussi appelé le groupe Manouchian, du nom du dirigeant de ce groupe : Missak Manouchian, un poète communiste arménien (interprété par Simon Abkarian). Sa femme, Mélinée, est jouée par Virginie Ledoyen. On retrouve aussi Grégoire Leprince-Ringuet et Robinson Stévenin interprétant des membres du groupe. L’armée du crime ne traite pas de criminels mais de partisans, de résistants, d’hommes et de femmes morts pour la France.

Dans la France occupée de Vichy, le poète arménien Missak Manouchian dirige un groupe composé de Polonais, de Juifs, de Roumains, d’Espagnols, d’Italiens. Ils étaient vingt-trois. Pas un seul n’est français et pourtant, ensemble, ils se battent pour la France libre, pour la France des Droits de l’Homme qu’ils ont connue et aimée. « L’armée du crime contre la France » indiquait l’affiche rouge sur les murs de Paris, des combattants, des partisans pourtant.

« Morts pour la France » : les premiers mots du film contredisent le titre « L’armée du crime ». Comment des criminels peuvent-ils mourir pour la France ? L’histoire se déroule et alors nous comprenons : un groupe organisé de résistants, composés de Juifs, de Polonais, de Roumains, d’Arméniens, d’Italiens, d’Espagnols ; tous cultivés, tous jeunes, ils vont se battre contre l’injustice, contre l’oppression allemande, contre la France de Vichy et pour la France des Droits de l’homme. Missak Manouchian a vu sa famille être décimée par le génocide arménien du début du XXe siècle. L’injustice, la guerre… Il n’en veut plus, il n’en peut plus. L’écriture, la poésie l’ont sauvé une première fois, mais cela sera-t-il suffisant cette fois-ci ? Il rejoint ce groupe organisé et en prend petit à petit la tête. Ils se battent contre les allemands. Cependant, le récit développe aussi la collaboration de la police française : tortures, trahisons, dénonciations, surveillances, meurtres…

Entre résistance, collaboration, amour et poésie, Robert Guédiguian renoue parfaitement avec l’histoire des FTP, l’histoire de Vichy, l’histoire de la France mais aussi celle de l’Arménie. Missak Manouchian a fui son pays pendant le génocide arménien organisé par les Turcs au début du XXe siècle. Avec son frère, il découvre la France. Le pays des Droits de l’homme, un pays de liberté… Mais très vite advient la guerre, les Allemands, et Vichy s’installe. La misère, la peur, l’injustice : il les a connus enfant et ne le supporte plus. Il s’engage alors dans la résistance et prend la tête d’un groupe : les FTP.

Au départ, une règle. Lui, il ne tue pas : « Je n’ai pas peur de la mort, mais je ne veux pas la donner » explique-t-il au début. Et petit à petit, le sentiment de vengeance prend le dessus. La mort de sa famille et l’injustice de la guerre font évoluer sa vision des choses, contre son gré. Pour son père fusillé, sa mère morte de chagrin, son frère tué par la maladie, pour tout ceux qui sont morts sans aucune raison, il va tuer, mais jamais des innocents. Du côté adverse, la règle, explicitée par un commissaire français, est différente : « Dix communistes tués pour un Allemand lâchement assassiné ». Les résistants sont présentés comme des lâches, les policiers et militaires ne feraient donc que restituer la paix et punir les criminels.

Robert Guédiguian lie l’histoire de l’Arménie, son pays d’origine à celle de la France de Vichy. Il exploite dans ses détails le thème de la collaboration de la France avec l’armée allemande. Les citoyens « patriotes » sont récompensés pour chaque juif ou résistant dénoncé. La torture en guise d’interrogatoire est une idée française exécutée dans les sous-sols français. On voit les résistants battus, noyés, attachés à des chaînes, brûlés au fer rouge… Ceux qui finissent par céder à la menace et/ou à la torture sont «simplement» fusillés. Les autres, ceux qui résistent jusqu’au bout, sont torturés puis également fusillés. Ils dévoilent dans ce film ce que la France a refusé d’admettre pendant de nombreuses années, avec une intensité telle que le récit nous tient et nous transperce du début à la fin. L’histoire de Missak Manouchian et de chacun de ces résistants nous touche d’autant plus du fait de sa source historique rappelé à la fin par l’apparition de l’Affiche rouge originale et la lecture, par la voix de Virginie Ledoyen, du poème que l’auteur arménien avait réellement laissé à son épouse lors de son arrestation. Le réalisateur précise cependant qu’il a modifié la chronologie de certains évènements, afin de donner plus de crédibilité et d’ampleur à l’histoire à retracer. Ce qui est une réussite : cette œuvre nous chamboule. On prend conscience, au travers de nombreuses  scènes, de l’implication poussée de la police française mais aussi de la population dans l’arrestation, la déportation ou encore l’assassinat de nombreux juifs, résistants ou étrangers — comme que du courage de certains face à l’envahisseur, sachant que la plupart de ces résistants n’étaient pas d’origine française.

Il nous incite notamment à réfléchir sur notre propre position : qu’aurions-nous fait si nous y avions été ? Ignorer, défendre ou trahir ?

Alexandra Puillandre

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